Que deviendrait la culture visuelle si la technologie transformait non seulement ce que nous fabriquons, mais aussi notre manière de percevoir et d’habiter notre corps ? Dans ce volet de ma recherche de 2024, j’explore une rencontre possible entre l’IA, les prothèses, les biotechnologies et l’art. Ces scénarios présentent des degrés de plausibilité très différents : ils n’annoncent pas des produits sur le point d’arriver.

La mémoire et l’apprentissage constituent un premier terrain. Un assistant d’IA pourrait nous aider à retrouver une information, à relier des idées et à acquérir des compétences. Cela ne rendrait pas la mémoire infaillible et ne permettrait pas de télécharger une langue dans le cerveau. Les interfaces neuronales invitent à imaginer de nouvelles formes de communication, mais transmettre un signal ne reviendrait pas à transférer intégralement les pensées, les émotions ou l’expérience d’une personne.

Les technologies sensorielles pourraient modifier le monde qui nous est perceptible. Un dispositif porté sur soi pourrait traduire l’infrarouge ou les ultrasons en images, en sons ou en vibrations accessibles à nos sens. Il s’agirait d’une interprétation de données plutôt que d’un nouveau sens biologique. La vision nocturne et la perception des champs magnétiques trouvent aussi leur place ici. Pour le design, la question est de rendre un signal inhabituel intelligible sans submerger son utilisateur.

IA et culture visuelle : 34. Le design du corps humain

Les prothèses et les exosquelettes suggèrent une relation plus visible entre le corps et la machine. L’IA pourrait adapter les commandes aux mouvements d’une personne, tandis que le design travaillerait le confort, l’apparence et l’expression de soi. Les gains de force ou d’endurance dépendraient de la tâche, de l’équipement et de l’individu. Une prothèse n’a pas besoin d’imiter un membre non modifié pour avoir de la valeur ; la personne qui la porte devrait participer au choix de son apparence et de ce qu’elle exprime.

La médecine régénérative, l’édition du génome et la bio-impression ouvrent d’autres perspectives. L’IA pourrait soutenir la recherche et l’analyse de données complexes, mais elle ne produirait pas, à elle seule, des organes de remplacement sûrs, une résistance universelle aux maladies ou une vie plus longue. Des robots microscopiques réparant le corps constituent une image puissante de l’avenir. Cette image ne saurait remplacer la preuve de l’efficacité d’un traitement.

IA et culture visuelle : 34. Le design du corps humain

À l’horizon le plus lointain de cette réflexion apparaissent des corps adaptés aux milieux extrêmes, voire capables de tirer leur énergie du soleil. Je considère la photosynthèse humaine et la vie sans contrainte dans l’espace comme des expériences de pensée, non comme des programmes d’ingénierie. Leur intérêt culturel réside dans les images qu’elles suscitent : représenterions-nous encore le corps de la même manière si son rapport à l’alimentation, au climat ou à l’habitat changeait ?

IA et culture visuelle : 34. Le design du corps humain

La peau pourrait aussi devenir un support d’information imaginé. Surfaces souples, écrans portés sur le corps et idée, bien plus spéculative, d’un écran sous la peau permettraient d’envisager des motifs et des messages changeants. Ce serait un prolongement de l’histoire du vêtement, du tatouage et de la parure. Que choisirions-nous librement de montrer, et qu’attendrait-on de nous ? Un indicateur de santé visible poserait notamment la question de la maîtrise des informations personnelles.

Le bioart déplace la réflexion au-delà d’un corps « amélioré » et idéalisé. Les tissus vivants, les processus génétiques et les interactions avec un milieu peuvent devenir les sujets ou les matériaux d’une œuvre. L’art transgénique interroge la frontière entre nature et intervention. Mais une image saisissante d’un système vivant ne rend pas sa transformation inoffensive : le soin et la responsabilité doivent faire partie de la proposition artistique.

IA et culture visuelle : 34. Le design du corps humain

La question essentielle, pour moi, est de savoir qui définit l’amélioration. L’autonomie, le confort ou la liberté d’expression peuvent compter davantage qu’une performance spectaculaire. Une personnalisation plus accessible pourrait élargir la diversité des corps acceptés, ou imposer une norme encore plus étroite. L’accès aux technologies et la liberté de refuser une modification pèseraient sur cette évolution.

J’imagine le design comme un moyen de discuter ces possibilités avant qu’elles ne deviennent des attentes ordinaires. Le corps resterait une expérience vécue, pas simplement un objet à optimiser. L’IA pourrait enrichir le vocabulaire des formes humaines ; le changement le plus profond concernerait notre façon de l’utiliser pour reconnaître la différence, la vulnérabilité et la capacité de chacun à décider pour soi.